Logo du portail Kultura Paryska 22 juillet 2017
THÈMES
La victoire de Giedroyc
Wojciech Karpiński

Il est mort à l'âge de 94 ans, actif et créatif jusqu'au bout; pas tant par sa personne privée, que par l'institution qu'il a créée, qu'il a personnifiée, et qui a joué un rôle fondamental dans l'histoire de la Pologne, dans l'histoire de l'Europe. Il est mort comme il avait sans doute souhaité, en pleine activité: le numéro de septembre de Kultura (636) a été expédié quelques heures avant sa mort; il était en train de terminer l'édition du numéro suivant, celui du mois d'octobre. Il est allé subir des examens dans une clinique. La nuit du 14 au 15 septembre son cœur s'est arrêté de battre en plein sommeil : une mort subite (en français dans le texte), ont constaté les médecins.
Jusqu'au dernier moment il a gardé ses étonnantes facultés cérébrales, une grande capacité au travail et une immense curiosité pour le monde. J'ai pu le constater dans les réunions du Fonds d'aide à la Littérature et la Science indépendantes en Pologne: il y était le plus âgé, un demi-siècle le séparait du plus jeune d'entre nous, mais c'est son œil qui s'illuminait quand il se souvenait d'une bourse que l'on avait attribuée il y a des années, ou, quand il posait des questions précises sur une somme d'argent dépensée; c'est bien lui qui, dans la dernière réunion, a eu l'idée de se tourner vers des entrepreneurs polonais pour qu'ils soutiennent le Fonds, et c’est lui qui, quelques jours avant sa mort, a commencé à envoyer les courriers nécessaires.

Il a vécu trois ans de plus que le prince Adam Czartoryski. On sait depuis des décennies que l'on peut comparer leurs réalisations.

Il y a une quarantaine d'années, Wacław Zbyszewski dans son essai sur le phénomène de Kultura, intitulé Zagubieni Romantycy: panegiryk-pamflet-pròba nekrologu? (Romantiques Perdus : panégyrique, pamphlet, essais de nécrologie?), sur un ton humoristique, faussement élégiaque, au trait vif, étonnant encore aujourd'hui par la justesse de ses analyses, constatait qu'à tous les lieux de Paris et de ses environs, importants pour toujours dans l'histoire de la Pologne, il faudrait ajouter Maisons-Laffitte.
Cependant aujourd'hui, la comparaison de ces deux grands demande à être fondamentalement complétée. De Giedroyc il faudrait dire que c'est un Czartoryski au champ d'action plus ample, car il a transformé les bases de la politique et de la culture polonaises, il les a inséparablement mêlées; c'est un Czartoryski dont les ambitions et les projets se sont réalisés. L'épilogue des activités de la maison de Kultura, certes pas aussi magnifique que l'Hôtel Lambert sur l’Île Saint Louis, c'est la Pologne indépendante, dans une situation géopolitique somme toute favorable comme jamais depuis des siècles, bien assise dans l'Europe centrale et orientale, aux structures d’état démocratiques et stables, ayant réglé ses relations avec la Lituanie indépendante, l’Ukraine indépendante, la République Tchèque indépendante, la Slovaquie indépendante, l’Allemagne unie et démocratique, la Russie libre du communisme.
Plusieurs générations ont fait leur pèlerinage au départ de la station du RER Maisons-Laffitte, par l’avenue Charles de Gaulle tout en arc, vers la maison de Kultura dissimulée dans la verdure. Cette pérégrination était toujours accompagnée de battements de cœur accélérés, d’émotion, car c’est depuis longtemps un lieu mythique; elle était même autrefois liée à un sentiment de crainte, ces visites étant alors interdites; mais elle était aussi mêlée à un sentiment de malaise, au contact de cette personnalité difficile à percer, qui suscitait un grand respect; enfin, on ne va pas le cacher, elle était accompagnée de peur devant les accès de mauvaise humeur du seigneur despotique de cette maison – le chien Fax, le dernier et le plus chimérique de la dynastie des cockers de Kultura. 

Ces jours-ci je pense, avec une émotion particulière, à Zofia Hertz, qui a soutenu les efforts de Jerzy Giedroyc pendant presque soixante ans; il n'arrêtait pas de souligner que, sans elle, Kultura n'aurait pu exister, et c'était une évidence pour tout le monde.
Je pense aussi à son frère, Henryk Giedroyć, qui, lui aussi, a consacré sa vie à Kultura; cette maison doit beaucoup à son bon sens, sa conscience professionnelle et son tact. Mais c'est nous tous qui devons infiniment plus à eux, et à tous les créateurs rassemblés autour de la revue. Par les publications de l'Institut Littéraire, Jerzy Giedroyc a créé une œuvre plus durable que sa propre vie, ou celle de ses collaborateurs. Giedroyc a édité les œuvres les plus importantes de la littérature polonaise du XXème siècle, de celles qui tracent un courant très fort. Ces livres dureront aussi longtemps que durera l'intérêt pour le verbe polonais.
Lorsqu’aujourd'hui, après sa mort, je regarde l'œuvre de Jerzy Giedroyc, un sentiment de gratitude me saisit. Une joie immense. Je me sens plus riche, je puise de la joie dans le fait que nous vivons la période de la Renaissance Polonaise, renaissance sociale et culturelle. C'est Jerzy Giedroyc qui a été l'un des fondateurs les plus importants de cette renaissance; on pourrait dire qu'il en a été son grand Rédacteur. J'ai aperçu cette renaissance dans les œuvres de Gombrowicz et Miłosz, mais aussi dans celles de Czapski, Herling-Grudziński, Wat, Jeleński, Stempowski. Dans les dernières décennies, cette renaissance a élargi son cercle : le rayonnement du pape polonais, le mouvement social indépendant couronné par Solidarność, enfin les événements miraculeux de l'année 1989 que je perçois comme un cadeau surprise du destin, et, j'espère en être à jamais reconnaissant et pouvoir continuer à y puiser de la joie: la chute du mur de Berlin, la chute du communisme, la chute de l'Union Soviétique - tous ces événements qui ont transformé la Pologne, transformé l'Europe, transformé notre pensée sur l'homme et sur le monde.
Vivre une telle époque est une sensation excitante. Et je ne pense absolument pas que les transformations vécues appartiennent au passé, au contraire, Kultura a été annonciatrice de positions qui, récemment uniquement, ont eu droit d'exister publiquement. Pour cette raison, je ne vois pas la mort de Giedroyc comme la fin d’une époque. Car c’est lui qui est le co-fondateur de cette nouvelle époque. La grandeur de ses réalisations fait que son œuvre ne disparaîtra pas, ne peut disparaître. Il ouvrait de nouveaux chemins, des perspectives nouvelles. La littérature polonaise, marquée à jamais par « ces écrivains de grand chemin », c'est la littérature de demain.  La politique de la souveraineté, de la liberté, de la reconnaissance des valeurs, est une politique pour aujourd’hui et pour demain.

Wojciech Karpiński en français

Wojciech Karpiński, Tygodnik Powszechny n°39 du 24 septembre 2000. 

Wojciech Karpiński en français:
 
Ces livres du grand chemin, traduit par Élisabeth Destrée-Van Wilder,  Editions Noir sur Blanc, Montrichet, 1992
Portrait de Czapski, traduit par Gérard Conio, Editions L’Age d’Homme, 2003, collection Classiques Slaves

Prométhée Polonais, in Communication, n°78, 2005
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/comm_0588-8018_2005_num_78_1_2279

Wojciech Karpiński, Czapski, l’artiste et le témoin, in Jòzef Czapski, L’Art et la vie, Editions L'Age d'Homme, Galerie Plexus Lausanne, 2002, Collection: UNESCO d'œuvres représentatives

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