Jerzy Giedroyc przy pracy. Maisons-Laffitte, 1980 r. / Sygn. FIL00001
FOT. A. SULIK

JERZY GIEDROYC

Envoi


JERZY GIEDROYC


Si on regardait l’histoire de la Pologne en perspective à vol d'oiseau, on serait frappé par l'énorme quantité de contradictions.
L'état et la nation ont été fondés par la force, à partir de tribus très proches les unes des autres, par les premiers rois Mieszko Ier (935-992) et Bolesław Chrobry (le Brave, 967-1025).
Au début c'était assez incohérent, les divisions et les particularités des différentes provinces ayant longtemps perduré. De plus, le pays était déchiré entre l'Est et l'Ouest. L'histoire de la dynastie des Piast à laquelle se réfèrent souvent les nationalistes polonais en est l'illustration.

Les souverains se mariaient, tour à tour, avec des princesses ruthènes, ou allemandes qui ont exercé une très grande influence, y compris en politique. Par exemple c'est Richezza de Lorraine, mère de Kazimierz Odnowiciel (Casimir le Rénovateur, 1032-1058) qui a sauvé la dynastie des Piast et la couronne de son fils. Son rôle est peu connu, elle a souvent été calomniée par les historiens, au point que, lorsque les Allemands proposent de transférer sa dépouille en Pologne, le cardinal Wyszyński s'y oppose.

Dans son histoire, la Pologne a fait preuve d'un étonnant libéralisme: elle a accueilli les Juifs et leur a octroyé des droits, à une époque où ils étaient pourchassés dans le reste de l'Europe. De même, lorsque la Contre-Réforme triomphait dans certains pays, les protestants, même les anti-trinitaires, avaient en Pologne, la permission de pratiquer leur culte; l'état polonais protégeait l'Académie Mohyla de Kiev, université orthodoxe.

Néanmoins la Pologne a pu également faire preuve de fanatisme religieux;  la croisade contre les hussites rendit impossible tout rapprochement avec le Royaume de Bohême. Ce même fanatisme religieux déclencha  ensuite des persécutions contre d'autres mouvements dissidents.

Notre politique étrangère fut marquée par le fait qu'elle dépendait des autres centres politiques, du Vatican, ou des Habsbourg, tout en étant une politique très provinciale.
Nous nous sommes mêlés inutilement de la guerre contre la Turquie. La victoire de Vienne (1683) fut autant un grand exploit militaire qu'une erreur politique. Plus tard, durant tout le XIXe siècle, c'est justement la Turquie qui est le centre de notre action indépendantiste.

Et avec tout cela, l'attractivité de la Pologne est stupéfiante. Nous avons réussi à absorber l'énorme arrivée de colons allemands, ceux-là mêmes qui fonderont la bourgeoisie polonaise.
Nous avons réussi l'assimilation d'une partie de l'intelligentsia juive. Nous avons polonisé les  élites lituaniennes et ukrainiennes. Nous sommes un pays qui a des héros communs avec nos voisins : Adam Mickiewicz est un grand poète polono-lituanien; Tadeusz Kościuszko et Romuald Traugutt appartiennent à la fois aux Polonais et aux Biélorusses. Et cette liste pourrait être plus longue.

Dans cette étrange charade se cachent de belles opportunités. La politique "vers l'Est" en est un exemple. Sans tomber dans une mégalomanie nationale, nous devons mener une politique autonome, ne pas être le client des Etats-Unis, ou de toute autre grande puissance.

Le principal objectif de notre politique étrangère devrait être de normaliser les relations polono-russes, polono-allemandes, tout en soutenant l'indépendance de l'Ukraine, de la Biélorussie et des Pays baltes, et en ayant une collaboration étroite avec ces pays.
Nous devrions prendre conscience du fait que plus notre position à l'Est sera forte et plus nous compterons en Europe de l'Ouest.

L'histoire politique de la Pologne montre que nous avons toujours eu tendance à affaiblir le pouvoir exécutif: les célèbres pacta conventa, la "Liberté dorée" anarchisante, le liberum veto en sont des exemples. Il nous faudrait tout d'abord changer les mentalités. Pour ce faire, il faut renforcer le pouvoir exécutif ainsi que le contrôle que la Diète exerce sur ce pouvoir, reconstruire le système parlementaire pour éliminer ceux qui ne servent que les intérêts de leur parti ou leurs intérêts personnels.
Cela exige l'instauration d'un Etat de droit  et un combat sans relâche contre la corruption dans toutes ses formes. La presse devrait être libre et pénétrée d'un sentiment de responsabilité. Cela exige aussi la séparation de l'Eglise et de l'Etat. Nous devons respecter les droits de nos minorités nationales; c'est la condition indispensable aux bonnes relations avec nos voisins. Tout en admettant que le catholicisme est la confession religieuse de la grande majorité, nous devons protéger les juifs, les musulmans, les protestants, protéger aussi l'orthodoxie, confession de nombreux citoyens polonais et celle qui domine en Russie, en Ukraine, en Biélorussie.
Voici l'esquisse de ma vision de la Pologne et j'ai combattu toute ma vie afin qu'elle devienne réalité.

Jerzy Giedroyc

„Autobiografia na cztery ręce”, 1994