90. urodziny Redaktora. Na skwerze przed domem, od lewej siedzą: Marek Karp, Wojciech Bubella, Henryk Giedroyc, Agnieszka Szypulska, Jerzy Giedroyc, NN i Leopold Unger. / Sygn. FIL01433
FOT. AGNIESZKA SZYPULSKA

Le sceau européen de «Kultura»


LEOPOLD UNGER


Sous le document inaugurant la présidence polonaise de l’Union Européenne devraient figurer la signature de Jerzy Giedroyc et le sceau de « Kultura » dont il était rédacteur en chef. 

    Les morts survivent aussi longtemps que les vivants se les rappellent. Le souvenir de Jan Kulakowski ne s’éteindra donc pas de sitôt. Le hasard probablement - je ne sais pas – a fait que l’enterrement du premier négociateur de l’entrée de la Pologne dans l’UE s’est déroulé le premier jour de la présidence polonaise de l’UE. Mais sans doute cela symbolisait l’époque, comme l’a dit Tadeusz Mazowiecki au cimetière de Powazki. Parce que Kulakowski refermait un cycle de cette manière « inattendue » au moment même où s’accomplissait cet événement aux conséquences profondes, le jour le plus important dans l’histoire de la Pologne de l’après-guerre.  

    On avait déjà tout dit à son propos. Il avait une longue vie. Belge, secrétaire de la Confédération mondiale du travail, il luttait pour la liberté des syndicalistes – prisonniers de diverses dictatures et satrapies, la Pologne populaire y compris –, portant ainsi à travers le monde le principe de la liberté et l’image forte de la Belgique démocratique. En tant que Belge et Polonais, au cours de l’état de guerre, il organisait l’aide à destination de « Solidarnosc », accueillait chez lui ceux qui avaient réussi à fuir le pays. Et enfin, après 1989, il est devenu le premier ambassadeur et architecte de la présence de la République de Pologne dans la communauté européenne. 

    Dans toutes ses entreprises, Kulakowski personnifiait le concept même de « citoyen de l’Europe ». A son époque, et aujourd’hui aussi d’ailleurs, peu nombreux savaient semer largement ces idées. Kulakowski avait ce savoir-faire. 

    Le hasard, de nouveau, ou plutôt la politique (Solidarnosc, l’état de guerre) nous a rapprochés, a fait naître notre amitié, nous sommes ainsi devenus ensemble conspirateurs et contrebandiers des choses et des idées. Mais, auparavant, tous deux Belges (lui catholique, moi juif), nous avons été Européens depuis longtemps, bien avant que ce concept soit accepté et se répande sur notre continent. Là, il n’est plus question de hasard, nous ne l’avons pas inventé. 

    Quand, le 9 mai 1955, Robert Schuman, ministre français des affaires étrangères, s’apprête à prononcer son discours à l’occasion du dixième anniversaire de la fin du IIIe Reich, et qu’il reçoit un instant avant de monter sur l’estrade un mot de Jean Monnet avec le projet de la création de la Communauté du charbon et de l’acier – celle qui accouchera l’Union Européenne -, un groupe de Polonais y pensaient depuis un bon moment dans leur petite villa de Maisons-Laffitte près de Paris. Et ils agissaient en ce sens. 

    Jerzy Giedroyc n’avait pas reçu de mot écrit. Sa philosophie était simple mais révolutionnaire pour l’époque. Cinq ans avant la signature du Traité de Rome, sa revue « Kultura » - tribun illégal de l’opposition démocratique polonaise – considère que l’avenir de la Pologne, prisonnière du soviétisme, ne pourra s’accomplir que dans l’Europe unie. Que les guerres européennes étaient des guerres civiles. Et que, sans la chute pacifique des frontières politiques et économiques, l’Europe ne parviendra ni à sauvegarder ce qui lui reste des valeurs judéo-chrétiennes, pas plus qu’à faire face aux défis futurs.  

    Aujourd’hui, alors que la Pologne prend la présidence du Conseil de l’Union Européenne, il est utile de rappeler que l’idée européenne de « Kultura » n’était pas une simple nostalgie. C’était un programme politique visionnaire. « Kultura » soutenait que « la véritable alliance européenne, contrairement à ce que disent les démagogues de toutes sortes, ne supprimait ni la souveraineté ni la démocratie mais les valorisait (…) L’Europe devait montrer au monde l’idéal de l’union et de la collaboration. Dans l’impitoyable monde des défis globaux, seule peut compter l’Europe unifiée. Autrement, elle succombera à la finlandisation, au suicide nationaliste, ou pire encore. »

    Première sur notre continent, « Kultura » a montré le chemin pour contrer ces menaces. Allant à contre-courant de quasiment toute la société polonaise, celle au pays et en émigration, la revue a publié, en 1952, la lettre de père Jozef Majewski où il demande que les Polonais renoncent consciemment, et non pas sous le dictat soviétique, à Lviv et Vilnius. On expliquait, dans la revue, que les Polonais devaient comprendre que leur destin est indissociable du destin des Ukrainiens et des Lituaniens, qu’ils n’étaient pas en mesure de défendre leur frontière sur l’Odra et Nysa qu’à la condition d’accepter le bienfondé des revendications de leurs voisins ukrainien et lituanien. 

    Mais « Kultura » ne se limitait pas à la géopolitique. Une autre idée importante l’inspirait : « la thèse de Bismarck selon laquelle la souveraineté absolue est le but ultime de chaque nation est aujourd’hui anachronique. « Kultura » estime que c’est la liberté qui est le but suprême auquel tout doit être subordonné. La principale question de l’abécédaire politique n’est pas celle de savoir si la Pologne sera indépendante, mais si le monde de demain appartiendra aux hommes libres. L’indépendance de la Pologne (entre la Russie et l’Allemagne) que l’on traiterait en dehors du problème de la reconstruction radicale du système mondial, et en particulier du système européen, n’est que pure chimère. »

    C’est précisément pour cette raison que le document signant l’alliance de la Pologne avec l’Europe, et maintenant que vient sa présidence dans l’UE, devrait porter la signature de Jerzy Giedroyc et le sceau de « Kultura ». 

« Gazeta Wyborcza », 7 novembre 2011